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Le Starets aimait à dire : « II est bon de chercher en tous temps et en toutes circonstances à être éclairé par Dieu pour savoir comment il faut agir et ce qu’il faut dire. » En d’autres termes, on doit en toutes circonstances chercher à connaître la volonté de Dieu et les voies permettant de l’accomplir.
La recherche de la volonté de Dieu est l’œuvre la plus importante de notre vie, car en entrant dans le courant de cette volonté, l’homme se trouve introduit dans la vie éternelle et divine.
Il existe diverses voies pour parvenir à la connaissance de la volonté de Dieu. L’une d’elles, c’est la Parole de Dieu, les commandements du Christ. Cependant, les préceptes évangéliques, malgré toute leur perfection – ou plutôt en vertu même de cette perfection – énoncent la volonté de Dieu sous une forme universelle, alors que bien souvent l’homme, qui rencontre dans sa vie quotidienne des situations infiniment diverses, ne sait pas comment il doit agir pour que ses actes s’intègrent dans le courant de cette volonté divine.
Pour qu’une action parvienne à une fin qui soit bonne, il ne suffit pas de connaître la volonté de Dieu telle qu’elle s’exprime d’une manière générale dans les commandements, c’est-à -dire d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et son prochain comme soi-même. Il nous faut encore être éclairés par Dieu sur la manière de réaliser ces commandements dans notre vie ; bien plus, pour cela, il nous faut encore être assistés par une force donnée d’en haut.
Celui dont le cœur est rempli par l’amour de Dieu et qui est mû par cet amour, agit selon des mobiles qui sont proches de la volonté divine, mais ils n’en sont que proches. La plénitude de la perfection étant encore inaccessible, nous sommes tous obligés de nous adresser sans cesse à Dieu par la prière, lui demandant sagesse et assistance.
Ce n’est pas seulement la perfection de l’amour qui fait défaut à l’homme, mais encore l’omniscience parfaite. Des actes qui procèdent, semble-t-il, de la meilleure des intentions, ont fréquemment des conséquences contraires à ce que l’on désire, voire funestes. C’est que les moyens ou le mode d’exécution étaient mauvais ou simplement inadéquats à la situation donnée. On entend souvent des gens qui cherchent à se justifier en invoquant leurs bonnes intentions ; mais cela n’est pas suffisant. La vie humaine est remplie d’erreurs de ce genre. C’est pourquoi l’homme qui aime Dieu cherche toujours à être éclairé d’en haut, prêtant constamment l’oreille intérieure à la voix de Dieu.
Pratiquement, cela se passe ainsi : quand un chrétien, et avant tout un évêque ou un prêtre, se trouve dans la nécessité de prendre, en telle circonstance donnée, une décision conforme à la volonté divine, il fera intérieurement abstraction de toutes ses connaissances, de ses idées préconçues, de ses désirs et de ses projets ; libéré ainsi de son propre « moi », il prie avec attention dans son cœur. La première pensée qui naîtra de cette prière dans son âme, il la recevra comme un signe venu d’en haut.
Cette manière de chercher à connaître la volonté divine par un recours direct à Dieu dans la prière, surtout dans les difficultés et les tribulations, conduira l’homme à l’état dont parle le Starets : « Il entend dans son âme la réponse de Dieu et commence à comprendre comment Dieu guide les hommes... Ainsi nous devons tous apprendre à reconnaître la volonté de Dieu. Mais si nous ne faisons pas d’efforts pour l’apprendre, nous ne connaîtrons jamais cette voie. »
Sous sa forme la plus parfaite, cette recherche suppose la pratique de la prière incessante, l’attention fixée dans le cœur.
Mais pour entendre en soi la voix de Dieu sans aucune équivoque, l’homme doit retrancher sa volonté propre et être prêt à tout sacrifier, comme Abraham, et même, selon le mot de saint Paul, comme le Christ qui fut « obéissant à son Père jusqu’à la mort » (Ph 2, 8).
L’homme qui s’est engagé dans cette voie y progresser, dès lors qu’il aura connu par expérience comment la grâce du Saint-Esprit œuvre dans l’homme, et si une violente abnégation de soi est enracinée dans son cœur, autrement dit s’il renonce résolument à sa petite volonté « individuelle » dans le but de connaître et d’accomplir la sainte volonté de Dieu. À un tel homme se dévoilera le véritable sens de la question posée par le starets Silouane au père Stratonique : « Comment parlent les parfaits ? » Les paroles des saints Pères : « Il a plu au Saint-Esprit et à nous » (Ac 15, 28) lui deviendront familières ; il comprendra clairement les passages de l’Ancien et du Nouveau Testament ou` l’on voit l’âme entrer directement en dialogue avec Dieu ; il s’acheminera vers une vraie compréhension de la manière de parler des apôtres et des prophètes.
L’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu ; il est appelé à la plénitude d’une communion immédiate avec Lui. C’est pourquoi tous les hommes sans exception devraient suivre cette voie, mais l’expérience de la vie montre qu’elle est loin d’être accessible à tous. La raison en est que la plupart des hommes n’entendent pas la voix de Dieu dans leur cœur, ne la comprennent pas, mais suivent plutôt la voix des passions qui vivent dans leur âme et qui recouvrent de leur tumulte la discrète voix de Dieu.
Pour échapper à cette fâcheuse situation, il existe dans l’Église une autre voie : celle qui consiste à demander conseil à son père spirituel et à lui obéir. Le Starets lui-même aimait cette voie, la suivait, la conseillait et la mentionne dans ses écrits*. Il estimait que l’humble voie de l’obéissance était, en général, la plus sûre de toutes. Il était fermement persuadé que, grâce à la foi de celui qui demande conseil, la réponse du père spirituel serait toujours bonne, profitable et agréable à Dieu. Sa foi en l’efficacité du sacrement de l’Église et en la réalité de la grâce du sacerdoce s’était encore renforcée depuis le jour ou` il avait vu le starets confesseur Abraham transfiguré, « à l’image du Christ », « revêtu d’un ineffable éclat ». Cela s’était passé au Vieux Rossikon, pendant les vêpres, au cours du grand carême.
Rempli d’une foi bénie, il vivait la réalité des sacrements de l’Église ; mais il trouvait que même humainement parlant, c’est-à -dire sur le plan psychologique, il est aisé de remarquer les avantages de l’obéissance à un père spirituel. Il disait que lorsqu’un confesseur, dans l’accomplissement de son service, répond aux questions qui lui sont posées, il est libre à cet instant de l’énergie de la passion sous l’emprise de laquelle se trouve celui qui l’interroge ; aussi verra-t-il les choses plus clairement et sera-t-il plus accessible à l’action de la grâce divine.
Dans la plupart des cas, la réponse du père spirituel aura un caractère imparfait, voire relatif, non point parce que le confesseur serait privé de la grâce de la connaissance, mais parce que celui qui l’interroge n’a pas les forces d’accomplir un acte spirituel parfait. Dès lors, malgré le caractère relatif des indications données par le confesseur, celles-ci porteront toujours de bons fruits, pourvu qu’elles soient accueillies avec foi et fidèlement suivies. Malheureusement, cette voie est ordinairement faussée par le fait que celui qui demande conseil, ne voyant devant lui qu’un « homme », chancelle dans sa foi et, de ce fait, n’accepte pas la première parole du père spirituel, lui fait des objections, lui opposant ses propres idées et ses doutes.
Le starets Silouane s’entretint sur ce sujet très important avec l’higoumène du Monastère, l’archimandrite Missael
(* Cf. son remarquable chapitre « Des pasteurs et des pères spirituels », et ailleurs.{ 22 janvier 1940), homme spirituel qui, de toute évidence, jouissait de la bienveillance et de la protection divines.)
Le starets Silouane demanda à l’higoumène :
- Comment un moine peut-il connaître la volonté de Dieu ?
- Il doit recevoir ma première parole comme l’expression de la volonté de Dieu, répondit l’higoumène. La grâce divine reposera sur celui qui agit ainsi, mais si quelqu’un me résiste, alors, en tant qu’homme, je cède.
Voici le sens de la parole de l’higoumène Missael) : lorsqu’on demande conseil à un père spirituel, il prie pour être éclairé par Dieu, mais, en tant qu’homme, il répond dans la mesure de sa foi, selon la parole de l’apôtre Paul : « Nous croyons, c’est pourquoi nous parlons » (II Co 4, 13) ; mais il n’oublie pas que : « Notre connaissance est partielle, notre prophétie est partielle » (I Co 13, 9). Dans son désir de ne pas commettre d’erreurs, il se soumet au jugement de Dieu quand il donne un conseil ou une directive ; aussi, dès qu’il se heurte à une objection ou même simplement à une résistance intérieure de la part de celui qui l’interroge, il n’insiste pas sur ce qu’il a dit et ne se permet pas d’affirmer que sa parole soit l’expression infaillible de la volonté de Dieu et, « en tant qu’homme, il cède ».
Cette conscience s’exprima d’une manière saisissante dans la vie de l’higoumène Missael. Un jour, il fit venir chez lui un novice, le père S., et lui confia une obédience complexe, difficilement compatible avec la prière du cœur. Le novice l’accepta avec empressement et, après avoir fait la profonde inclination d’usage, se dirigea vers la porte. Soudain, l’higoumène le rappela. La tête légèrement inclinée sur sa poitrine, il lui dit d’un ton calme et plein de gravité :
« Sachez bien, père S. : Dieu ne juge pas deux fois ; quand vous faites quelque chose en m’obéissant, c’est moi qui serai jugé par Dieu ; quant à vous, vous n’aurez pas à subir une perte de la grâce. »
Si quelqu’un résistait tant soit peu à un ordre ou à une directive de l’higoumène Missael, alors, sans tenir compte du poste d’administrateur qu’il occupait, ce vaillant ascète répondait habituellement : « Eh bien ! faites comme vous voulez », et ne répétait plus sa parole. De même, le starets Silouane se taisait dès qu’il rencontrait la moindre opposition.
Pourquoi ? D’une part, parce que l’Esprit Saint ne tolère ni violence ni discussion ; d’autre part, parce que la volonté de Dieu, c’est chose trop grande. La volonté de Dieu ne peut pas être contenue tout entière dans la parole du père spirituel – laquelle comporte inévitablement un caractère de relativité –, ni trouver en elle son expression parfaitement adéquate. Seul celui qui accepte la parole de son père spirituel avec foi, croyant qu’elle est agréable à Dieu, sans la soumettre à son propre jugement, « sans raisonner », comme on dit souvent, seul celui-là a trouvé la vraie voie, car il croit réellement qu’« à Dieu tout est possible » (Mt 19, 26).
Telle est la voie de la foi, connue et sanctionnée par l’expérience millénaire de l’Église.
Il n’est pas toujours sans danger d’aborder ces sujets qui constituent le « mystère sans secrets » de la vie chrétienne, et qui, pourtant, dépassent le cadre de la vie ordinaire et d’une expérience spirituelle peu étendue. Plusieurs pourraient en effet mal comprendre le sens de ces paroles et les mettre incorrectement en pratique, et ainsi elles pourraient, au lieu de faire du bien, être nuisibles, surtout si l’homme aborde la vie ascétique avec une orgueilleuse confiance en soi.
Lorsqu’on demandait conseil au Starets, il n’aimait pas et ne voulait pas donner de réponse en se fiant à « sa propre intelligence ». Il se souvenait des paroles de saint Séraphin de Sarov : « Quand je parlais en me fiant à ma propre intelligence, je commettais des erreurs » ; et il ajoutait que les erreurs pouvaient être légères, mais qu’elles pouvaient aussi être graves.
L’état spirituel dont il parlait au père Stratonique, à savoir que « les parfaits ne disent rien par eux-mêmes... ils ne disent que ce que l’Esprit leur donne », n’est pas toujours accordé, même à ceux qui se sont approchés de la perfection ; de même, les apôtres et les autres saints n’accomplissaient pas constamment des miracles, et l’Esprit de prophétie n’œuvrait pas toujours au même degré dans les prophètes, mais tantôt agissait en eux avec puissance et tantôt les abandonnait.
Le Starets faisait une nette distinction entre la « parole fondée sur l’expérience » et l’inspiration directe reçue d’en haut, c’est à -dire la parole « donnée par l’Esprit ». La première n’est certes pas sans valeur, mais la seconde lui est supérieure et plus digne de foi (cf. I Co 7, 25).
Quand on l’interrogeait, il disait parfois sans hésiter et avec précision : « La volonté de Dieu est que vous agissiez ainsi » ; mais, parfois, il répondait qu’il ne connaissait pas la volonté de Dieu à l’égard de cette personne. Il disait que même aux saints le Seigneur ne révélait pas toujours sa volonté, parce que celui qui s’adressait à eux le faisait avec un cœur incrédule et mauvais.
Selon le Starets, celui qui prie de tout son cœur connaît bien des vicissitudes dans sa prière : lutte avec l’adversaire, lutte avec les hommes, lutte avec lui-même, avec ses passions, avec son imagination. Dans de telles conditions, son intellect n’est pas pur, et rien n’est clair. Mais quand la prière devient pure, quand l’intellect, uni au cœur, se tient silencieux devant Dieu, quand l’âme, libre de l’action obnubilante des passions et de l’imagination, perçoit en elle la présence de la grâce, alors l’homme qui prie peut entendre les inspirations de la grâce.
Quand un homme entreprend cette œuvre – la recherche de la volonté de Dieu par la prière – sans avoir une expérience suffisante lui permettant de discerner « par le goût » l’action de la grâce des manifestations des passions, particulièrement de l’orgueil, il lui est absolument indispensable de s’adresser à son père spirituel. En présence de tout phénomène spirituel ou d’une inspiration, tant qu’il n’a pas entendu l’avis de son instructeur, il doit s’en tenir strictement à la règle ascétique de « ne pas accepter et ne pas rejeter ».
En « n’acceptant pas », le chrétien se prémunit contre le danger de prendre une action ou une suggestion démoniaques pour divines, et de s’accoutumer ainsi à « prêter attention aux esprits séducteurs et aux enseignements démoniaques » (I Tm 4, 1) et à offrir aux démons l’adoration due à Dieu seul.
En « ne rejetant pas », l’homme échappe à un autre danger, celui d’attribuer aux démons ce qui vient de Dieu et de tomber par là dans le péché de « blasphémer contre le Saint-Esprit ». C’est ce que faisaient les Pharisiens lorsqu’ils disaient que le Christ chassait les démons par la puissance de Béelzéboul, prince des démons.
Ce dernier danger est plus redoutable que le premier, car l’âme peut s’habituer à rejeter la grâce, à la prendre en haine et à se raidir dans un tel état d’opposition à Dieu qu’elle en viendra à se déterminer ainsi, même sur le plan éternel, si bien que ce péché « ne sera pardonné ni en ce siècle, ni dans le siècle à venir » (cf. Mt 12, 22-32). Par contre, dans le premier cas, l’homme reconnaîtra plus rapidement son erreur et atteindra le salut par le repentir, car il n’y a pas de péché impardonnable, hormis celui dont on ne se repent pas.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette règle ascétique extrêmement importante de « ne pas accepter et ne pas rejeter » et sur la manière dont elle s’applique dans la vie spirituelle. Mais, comme nous nous sommes fixé la tâche de n’exposer que les principes fondamentaux sans entrer dans les détails, il nous faut revenir à notre propos.
Sous sa forme la plus parfaite, la connaissance de la volonté de Dieu par la prière est chose fort rare, qui n’est possible qu’au prix de longs efforts et d’une grande expérience dans la lutte contre les passions, acquise à la suite de nombreuses et de pénibles tentations démoniaques, d’une part, et nécessitant, d’autre part, de grandes interventions de Dieu. Mais prier de tout son cœur pour demander l’aide de Dieu est une œuvre bonne et nécessaire pour tous : pour celui qui commande et pour celui qui est soumis, pour les maîtres et pour les disciples, pour les vieillards et pour les plus jeunes, pour les pères et pour leurs enfants. Le Starets insistait pour que tous, sans exception et indépendamment de leur condition, de leur état ou de leur âge, demandent toujours à Dieu qu’il les éclaire en toutes choses afin qu’ils puissent ainsi, progressivement, rapprocher leur voie des voies de la sainte volonté de Dieu, jusqu’à ce qu’ils aient atteint la perfection.
(Extrait du livre "Starets Silouane", c'est l'introduction du Père Sophrony aux "Ecrits du Starets")